



Tempelschlaf
The Ruins of Beverast
Débris des bruits
Le temple est en ruine. En Nemrod aveuglé, le chasseur-architecte a insufflé des folies trop humaines dans la brique et la chaux. Les bâtisseurs, dupés par l'orgueil de leur œuvre, ont détourné le regard, et ont chu. A travers cieux, aucun ange ne leur a tendu la main. Aujourd’hui, leur sang abreuve les mythes et rassasie les damnés.
Les rumeurs mystiques que colporte Ruins of Beverast depuis sa première congrégation, Unlock the Shrine (2004) sont telles qu’il faudrait les griffonner dans un épais et poussiéreux grimoire afin d’en prendre la réelle mesure. L’impact immédiat que procure l’advenue (quasi-messianique chez les plus fidèles) d’un nouvel album reste toutefois suffisant en soi, tant chaque œuvre déborde de singularités propres. Tempelschlaf, une fois encore, incarne un pan d’histoire d’une vertigineuse musique auto-bâtie avec acharnement par l’allemand Alexander von Meilenwald.
Dans les décombres fumants de sa propre évolution, il reste dans les manigances des tablatures de franches brassées originelles. Le Black Metal surréaliste et rutilant de Nagelfar (ancien groupe de Meilenwald, de 1993 à 2002) laisse encore d’abrasifs stigmates, dans les travées de chaque titre - le commencement rutilant de « Babel, You Scarlet Queen! » en est le plus beau legs. Toutefois, et comme ses aînés avant lui, c’est dans un Death-Doom sépulcral que s’anime le cœur de Tempelschlaf. Ramenant les tambours ritualistes de Exuvia (2017) et les incantations gothiques de The Thule Grimoires (2021), les sept titres écrasent les multiples influences qui ont progressivement traversé Ruins of Bevarst, avec cette même quête du sacré profané, des décombres édifiées, laissées là, fumantes, aux oreilles des fous.
L’intrication des mélodies, ici déterminantes, avec les amas boueux des cordes et avec l’alternance des growls d’antan et des déclamations ectoplasmiques d’une voie claire déstabilisante mais nourricière, semblent raconter mille contes décadents et magnétiques. Plus ramassés qu’auparavant, les morceaux deviennent de denses labyrinthes où l’on se perd avec une désastreuse délectation. Si l’éternelle guitare acoustique (très Funeral Doom dans l’âme) ne nous servait pas de fil d’Ariane, les gravats nous auraient englouti avant que ne tonne, comme dans une catharsis assumée, le grandiose « The Carrion Cocoon ».

Dès l'ouverture, l’étonnant et très gothique titre-éponyme nous rappelle que dans cette ziggurat en miettes, le sommeil s’apparente à un cauchemar éveillé, où des rythmiques tantôt mastodontiques et grasses, tantôt rudoyantes et ricanantes, se jouent de notre quiétude. Dominés par une lugubre lueur, les sons s'entremêlent dans une cacophonie schizophrénique qui distend sa propre matière : la charogne des extrêmes trône pareillement au fruit acidulé et douceâtre, sur un banquet pillé depuis des âges.
Les transes tribales, comme sur la fin du très doomy « Day of the Porcher », ou sur l’écrasant « Cathedral of Bleeding Statues » (qui agrège aussi de beaux chants d’église), épaississent un peu plus les jointures du bâtiment croulant d’idées, d’abjectes et grandioses envies que seule la sage expérience savent engranger - cela est d’autant plus impressionnant quand on réalise que Alexander von Meilenwald assure comme à son habitude tout le songwritting et les instruments. Les déchirements orientaux de « Babel, You Scarlet Queen! », subliment ses brutales oscillations. Même « Alpha Fluids », qui officie comme le grand tourmenteur de l’album avec ses cordes graves et son synthé psyché-alienoïde, et « Last Theatre of the Sea »et sa progressivité quasi-lumineuse se conglomèrent admirablement à cet entassement ruiniforme. Derrière l’opacité de son concept et de ses formes, Tempelschlaf est transpercé par une évidente cohérence.
S’extirper des braises de ce vestige n’est pas aisé, comme il ne sera pas évident d’y pénétrer de prime abord. Dans cet étalage de pâles fables antiques et d’éclatantes joutes célestes plane néanmoins l’intuition féroce et inaltérable d’un véritable tisseur de sons - de songes et de sang.
Le temple peut bien s’écrouler, le bâtisseur lui survivra.

