



Prisme
Prisme
Gisement de l'être
Sous une chappe de désespoir grouillent d’informes vermines corrodées - elles suintent l’angoisse, la peur crève leurs viscères et leurs regards sans yeux plongent au fond de nos âmes purgées de grâce. En strates compactes, elles s’amoncèlent sur nos lambeaux de conscience, et érigent dans des sursauts de douleur l’essence même de notre existence : une architecture froide, une géométrique du néant.
De bien sombres effluves semblent avoir irrigué l’étang créatif de Jeff Grimal. Rendant à la distortion ce qu’il sarcle brillamment à la peinture, son projet Prisme ajoute une nouvelle glaise au bloc d'argile moite, granuleux et dense de sa tourmente lucidité. Réfléchissant à bruits et à cris de façon libre sur les enfermements qui nous aliènent dans la pâleur de nos vies, de la prison-foetus à la prison-cercueil, Prisme quête la transcendance dans la banale absurdité de nos destinés - à jamais repétées.
Avec une aura biblique, les cinq morceaux de cet EP éponyme s'agglutinent si puissamment entre eux qu’ils finissent par former une sorte de tertre babylonien dont les pores exsudent des frayeurs monstrueuses, dont chaque phrase est hantée par les agonies de tout un monde hélas bien trop humain. Chaque côté du solide possède ses propres forces motrices, sécrétées par le tassement de nombreuses pistes sonores finement amalgamées en studio : de nombreuses guitares en couches délayées surnagent autour des samples humanoïdes à la menace politico-dystopique, d’épiques scories orchestrales défient des bruitages apocryphes, des screams déments raréfient les espaces encore vacants, et une batterie assène ses boursouflures réverbérées dans ce maelstrom nihiliste. Pourtant, dans le chaos industriel, bien des mélodies criblent la terre -et elles sont magnifiques. Au détour de crescendos grandiloquents, une miséricorde suspendue touche de ses fines mandibules d’espoir nos carcasses inanimées. En ying-yang tourbeux, Prisme exécute une transe étrange, un rituel karmique aux frontières de cette inconvéniente folie que d’être né.

Chaque morceau nous raconte toute une mythologie. « A Tale of Despair » voit une cohorte d’anges déchus rompre ses os devant une armada de succubes aux glapissements noyés de résonnances prophétiques. Dans « Echoes of the Forgotten », un orchestre de criquets métalliques s’éventre sur un bourdonnement sale de guitare, avant que de mystérieux râles d’orient annoncent l’advenue d’un grand oracle : le laïus d’un démiurge dont la rationalité justifie tous les massacres. L’orage éclate sur « Drowned in Echoes », et une lenteur funeral doom fait parler le silence. Tandis que se termine le morceau, sur fond de sirènes bafouées de pluies ontologiques, « Fracture Void » répand son malaise diffu, façon Blade Runner feat Tetsuo, et sitôt une voix altérée mène le morceau dans un renflement baroque d’une beauté sépulcrale. Enfin, « La Chute » pose un point d’orgue crépusculaire et solennel sur l’edifice écorché. Des cris du nouveau né à la mort du bruit-même, une ample méditation se noue dans les synthés cyber-organiques et le groove écrasant des cordes.
Nageant entre divers influences subtilement cristallisées dans un mur du son lent, lourd et colossal, Prisme prend le temps de nous garrotter à ses propres chaînes. Des hurlements d’un doom matiné de noir aux éclats d’une noise-industrielle à l’ambient blafarde, Jeff Grimal nous livre un précieux fragment de polyèdre cru, pullulant, triste, grandiose, fou … comme seule sait l’être la vie de l’être humain.

