



Trame Noire
Hypno5e
Trame Noire
Hypno5e
Demain encore j’errerai sur ces terres de mémoires oubliées
Alors que j’avais l’intime conviction que sans âme à incarner, tout disparaîtrait, ma quête me détacha peu à peu du monde des saints et des fous. Je sombrais dans une torpeur vague et moite. Soudain, l’horizon s’imprégna d’encre, et devant moi surgirent des langues de végétations denses, trouées de bicoques de béton rôties par un soleil éternel. C’était un territoire bicéphale, sauvage et écumant, en perpétuel mouvement. Une Trame Noire où m’abriter, pour y errer une nuit durant.
L’âme erre. Je la sens remuer entre les cloisons épaissies de bouts d’existences devenus rances par les battements du temps. Il y a beaucoup de murmures entre ces murs, ils seront mes guides dans la tourmente. Lentement, j’entrevois le sentier de l’âme. C’est une piste acoustique qui s’engouffre, presque invisible, dans les ténèbres sales d’une salle délavée d’émotions. Sur les flancs du chemin ont déferlé les feux creux et perdus de songes anciens. « Lost Fires » est né dans un murmure de proto-symphonie tourmentée, avant de s’étendre avec une férocité croissante sur les traces de l’âme emmurée. Les plaies du brasier trouent de leur langues âpres une nouvelle vision du monde. Les flammes prêtent à un langage familier des fumées nouvelles : un dense drame secoue cette Trame Noire. Mes repères s’effritent, comme s’étiolent en lambeaux les papiers dépeints de ces innombrables âmes qui surnagent sous la cloison. Nerveux, changeant constamment d’intensité au gré d’humides vents tropicaux, « Lost Fires » calcine de sa beauté insaisissable l’horizon. Ses accents jazz, sa liberté métronomique totale, ses chœurs enchâssés dans un pêle-mêle de sentiments évanescents, m’inondent déjà de larmes. L’âme est bien passée par là.
L’amer. C’est sous les cordes dissonantes qui ouvrent « Falmer » que j’en perçois les viles biles. Cet espace sans vie, sans vide, a englouti la froide tristesse qui était mienne depuis plus de vingt ans, pour la restituer en quelque chose de plus rugueux, de plus gras, de plus lourd… et pourtant égal à sa propre peur, tendu vers les mêmes obsessions sans cesse refermentées, restituées, réinterrogées. Quelque chose de plus chaotique se débat dans cette Trame Noire, une spontanéité plus exacerbée tend la toile, crève l’écran d’une cinématographie plus incarnée que jamais. Comme un détective à la chemise froissée et au regard vitreux, je deviens pisteur de ma propre ombre, silhouette parmi les silhouettes de celles et ceux que je n’ose oublier, et dont le souvenir se dérobe à chaque élancée. Subitement, le polar vire au noir complet : le grincement aigu des guitares plaque en riffs mineurs une colère bien majeure. Tout tangue, vibre, menace de s’écrouler autour de moi. C’est une sidérante descente dans des enfers terrestres. « Falmer » est cette vague immense d’amertume qui écume, ce vertige qui se tait pour mieux s’abattre. Tout autour de moi, les structures se déstructurent, le béton redevient mortier, comme l’adulte s’imagine enfant. Une accalmie advient, et l’élégante désolation d’un piano-bar troue le silence halluciné, m’indique presque là où pleure mon âme. Les ombres déferlent alors en un suprême accès de hargne, lardant de coups de couteaux le son gorgé de sang.

C’est maculé de mes propres désillusions que je me tourne et chemine vers le fond de la zone. Des arches d’acier affaissées montrent la direction, étranges palmiers désossés aux racines de câbles, aux feuilles corrodées. Cette Trame Noire dans laquelle je me suis rué, aveugle et frêle, m’échappe encore. Les stries des cordes planent, annoncent une leste tension. Une créature surgit, feule et rugit. « Molecular Angel » m’annonce en claquements graves que la piste-son que je suis éperdument s’érode à chacun de mes pas. Sitôt dit, l’ombre s’effondre dans un sommeil runique, s’éveille de nouveau en sursauts rauques, somnole dans les rêves de ces milliers d’êtres qui ont un jour, ici, aimé, ri et pleuré. Enveloppé dans cette jungle-urbaine enivrante, je me laisse aller. Sous les derniers spasmes de l’ange moléculaire - qui disparaît tandis qu’ils s’affirment, je deviens moi aussi métamorphe – il devient eux, je deviens ils. Comme ce lieu accidenté, je m’anime en reliefs polychromes. Je désire appartenir à cette multitude de vies devenues trépas, délaissées, effacées, sans sépulture, sans lieu à hanter, sur lesquelles plus aucun vivant ne se lamente. Ensemble mais pourtant si seules. L’hypnose pourrait s’avérer fatale, mais dans le refuge de l’obscurité, on finit toujours par suffoquer.
Les souvenirs n’étaient que cendre, et là où l’ange s’est éparpillé, d’une flaque grise-orange et écumante s’ouvre une nouvelle porte. « Bare Bones » est une dimension parallèle où coule un chagrin qui ne se tait jamais. Ici pulsent le deuil, les doutes, les peines refoulées. Transperçant mon agonie, l’essence de ma présence revient, d’abord posément, tapie dans des arpèges tendres comme neige. Mais des songes effilés en lames de rasoir tranchent bruyamment les veines des certitudes. Un flot de mélancolie imbibe les mélodies, éclabousse les parois, inonde l’espace. Me voici débordé par une marée de poésie funeste, un psaume d’éclat de lune qui mène à la surface d’eaux troubles toutes mes angoisses enfouies. Des voix multiples chavirent mon cœur, j’y entends les appels de mon âme esseulée. Dans les contre-courants qui me plaquent la tête sur l’arête de l’évanouissement, je sens néanmoins qu’une torpeur grandiose vibre, gronde, s’apprête à surgir. Sur un superbe lamento aux touches d’ivoire, la déferlante reflue, le glougloutement se tue.
Je me relève en tremblant, pèlerin essoré, pantelant, éploré devant la force des éléments déployés. Dans ce sombre fracas, il me semble avoir perdu le chant fleuri de l’âme. Non… non, le voici, tout fluet, qui s’accorde, vibre d’une tessiture neuve. Sensible, fulgurant de proximité. Là ! Le voici qui s’amplifie, se prête à des rêveries douces. Cette voix, ces notes, je… je les connais. Ce sont celles du territoire qui m’a accueilli, dans lequel je me suis cloisonné, enfiévré, entêté. C’est bien la Trame Noire qui prête sa voix à mon âme perdue. Elle que je croyais déchue dans ce dédale trompeur de sols ramollis, cachée de mes mains intimidantes, la voici être la surface et le fond, le souffle et le territoire, le son-forme et l’émotion-difforme. Une élégie acoustique aux accents romantiques me susurre que « oui, quêteur entêté, pèlerin empêtré, je suis ce que tu cherches de tout temps ». Mon âme, c’est cette Trame Noire ! Et voici que les murs s’éclipsent, qu’est démolie la citadelle des finitudes. La batterie résonne en tambours extatiques. Un requiem doux-amer aux arrangements mystiques laisse choir sa magnificence. Des lianes charnues parcheminent les murs. Tandis qu’intérieur et extérieur fusionnent en une vibrante danse, je suis traversé de part en part par l’âme qui, en un vif instant au goût d’éternité, me foudroie des splendides lumières de l’aube. La nuit s’éteint, et avec elle se dissout l’âme, se dissipe la Trame Noire. Tout disparaît progressivement, tout sauf ma coquille vide, plus solitaire que jamais. Ayant touché la grâce pour mieux sentir la pesanteur m’entraver, je m’effondre dans cet élan de clarté. L’ultime libération ne vient pas. Aujourd’hui, la mort elle-même ne souhaite pas m’habiter.
La luxuriante végétation qui m’enveloppait continue de clapoter dans les tintements de l’harmonium. Comme un dernier adieu, les fantômes côtoyés m’observent un moment, tribu interrogative et griffonnée à la morne sérénité. Puis, le mystère rémanent se meurt, le son s’étouffe. Harassé, je m’affaisse dans le néant froid, terrassé par l’imaginaire d’une cartographie qui m’aura transfiguré. Dans les traumatismes de mon existence, je demeure intranquille. Ma quête n’est pas achevée. La Trame Noire s’est déchirée, mais demain encore j’errerai sur ces terres de mémoires oubliées.

