



Annihilist
Hippotraktor
Annihilist
Hippotraktor
Par-delà le mur
Ma botte crisse sur les débris de plâtre, tandis que mes jambes endolories contournent une charpente avachie. Mon corps brisé ne m'obéit plus, et mon esprit déambule dans une cité devenue tombeau. Dans cette antre bleue glacée qui fut jadis un refuge, ne subsiste que l’ombre d’habitats en ruines. Leurs infinis frémissements s’écroulent en fracas d’échos dans un silence statique. Si seulement l'annihilation menait à l'oubli.
Lorsque la chair de celui qui a survécu aux blizzards des temps finissants n’est plus qu’un amas sec d’organes collé à la charpente de sa conscience, il doit laisser toute volonté sombrer en lui. Il lui faut alors un guide qui puisse contracter ses douloureuses et intimes noirceurs pour en extirper de lumineuses possibilités transpersonnelles. Une troisième fois, Hippotraktor se propose d’être le mystique mentor de ces dystopiques tourments. Cheminant avec Annihilist sur la fine arête qui se dresse entre fracas et grâce, il continue d’explorer avec une rare puissance et un contraste infaillible les lignes de failles qui nous transpercent de part en part. L’artwork, plus cryptic-SF que jamais, laisse deviner la fulgurante expansion atmosphérique qui est une fois de plus étendue en une draperie sombre sur ce mur gigantesque et glacial, où viennent se briser les utopies humaines.
Plus organique et spontané que son aîné Stasis (2024), Annihilist polit et intensifie un peu plus la grandiose et viscérale vision de Chiaran Verheyden et ses brillants sbires. Hippotraktor hybride les genres et commute les échelles, entre post-metal à l’efficacité instantanée et prog à la technique perchée mais savamment jugulée. Comme beaucoup de formations de l'inénarrable label Pelagic Records, le soin apporté aux textures sonores, aux ambiances et au mouvement perpétuel entre tension sèche et contemplation extatique, impressionne. L’alternance entre de vertigineuses perforations rythmiques au groove contagieux (« Courageous Apathy » ou le brutal « Oblivion Walker ») et de vastes puits de lumière (le très beau titre-éponyme) n’épuise jamais le jeu de constants contrastes des musiciens. La variété vocale de Stefan De Graef déplace le curseur vers une émotivité plus profonde encore, entre growls martelés, chant psychédélique et amples chœurs. Plutôt courts, les morceaux sont une gageure d’équilibre (« I Breathe. I Am. » au souffle djent et aux courbes Toolesques, « Builder of Eden » et ses vibes tribales alléchantes), penchant parfois sur des tablatures hybrides, déstructurées mais toujours ultra-maîtrisées (« Everything is Permissible », « A Different Now »).
Au bout de son monologue, le guide Hippotraktor finit par relever l’âme du survivant. Il plaque alors son visage contre le métal froid de l’immense mur qui se dresse devant lui, aux confins de la cité morte. Figé d’effroi, pétri d’espoir, l’homme ne sait pas s’il pourra faire face à un nouvel anéantissement. Là, derrière le monolithe, l’attend une nouvelle dimension. Et tandis qu’en lui finissent de vibrer les sons qui lui ont rendu la vie, il tend un bras vers la brèche qui s'ouvre devant lui.

