



Wasteland
Travo
Wasteland
Travo
La fin du monde en chantier
Trois figures grimaçantes s’esclaffent dans un désert insonorisé. A Porto, l’austère grandeur des studios ARDA Recorders ne suffira pas à retenir l'insolente insolation qui sévit dans le bâtiment : c’est que Travo, à grands coups de pelle psyché, en appelle à la ruine.
Dans son urgence créatrice (l’album a été composé et enregistré en un mois intense, au sein d’une file quasi-ininterrompue de tournées), le quatuor portugais Travo fait tour à tour revivre les funestes vers du poète T.S. Eliott et invoque les grands fracas de nos temps liquéfiés. Cramé dans les grands spasmes de nos sociétés post-modernes à la bêtise pré-historique, c’est un épais heavy psych aux grasses fragrances orientales qui embaume aussitôt l’horizon jonché de gravats. Des bâtisses effritées divaguent sous les assauts des rythmiques endiablées. Les toitures crèvent sous la chaleur imposée par l’intense transe qui danse, hula hoop ricanant de diable en pyjama.
S’il y a du SLIFT dans cette ritournelle krautrockienne, du King Gizzard dans la disharmonie rythmique fréné-euphorique, et même du Devin Townsend dans le chant parfois hurlé sur un épais mur du son brûlant, Wasteland abrite bien, dans ses 40 minutes de combustion, sa propre âme. Féroce, rutilante, tendue. L’affligeante décrépitude civilisationnelle de l’après-guerre de 1914-1918, coeur-chaos du poème La Terre Vaine de T.S. Eliott, devient pour Travo le terrain transposé d’érosions modernes, de désillusions féroces. Dans un espace numérisé, artificialisé, marchandisé à l’extrême, la spiritualité s’assèche, le sens s’interdit. Dans les ruines des idées et des idéaux, dans la solitude infinie de nos petits égos rapiécés, dans la sécheresse morale de nos contemporains, le monde arrête de se construire. Voici venu le temps des destructions.
« Il n'y a pas même de solitude
Dans les montagnes
Mais des faces enflammées des faces
Hargneuses qui ricanent
Au seuil des maisons de boue craquelée. »
T.S Eliott, La Terre Vaine
D’un tempo battant, rarement emmitouflé dans la suspension (seulement sur l’intermède « SILENCED SOUL » et l’éthéré « WAY DOWN »), une avalanche de braises se rue dans la laideur défraîchie de l’horizon. Une déferlante ultime transfigure les formes, coule le béton et la terre en un seule masse indistincte, un tronc-bloc aux mélodies-ramures entêtantes (« BURIAL », « DECIPHER »). Les morceaux s’agglutinent dans une hypnose grandissante (« SLEEPER », « RAPTURE ») pour ne former qu’une arche bouillonnante, surchauffée par des solos égarés aux vibratos fougueux. Les guitares, irriguées par le sel d’une distorsion de chien sauvage, se mêlent aux martèlements quasi-industriels d’une batterie sous état de transe continue. Des mugissements tribaux de synthés clouent ce groove sale spontané, sur lequel s'assoit le falsetto impétueux du chant.
Transpirant d’effrois rock, vibrant d'envoûtements mystiques, Wasteland est une nouvelle pépite du label Fuzz Club. En incarnant la décadente infirmité de nos mondes enchantés, Travo fait du son un songe brut qui saisit, subjugue et suffit à sa propre incandescence.

