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Wahj
Toni Geitani
Wahj
Toni Geitani
Le langage des ruines
Qu’est-ce qui mue en nous, lorsque le silence nous entrave et recouvre des maux qui ne s'articulent pas ? Que reste-t-il de nos mémoires lorsque nos cultures s'érodent sous l'oppression de celles et ceux qui nous ont damnés ?
Au pays des cèdres, dans le silence de la nuit, se nichent les bribes et les ruines d’un autrefois rêvé, mais étrangement vécu - comme l'écho d'un rire familier qu'on ne peut plus entendre mais qu'on refuse d'oublier. Un déjà-vu qui nous ramène vers ce qui a été laissé pour mort, vers ce qui a traversé le temps et a résisté. Une voix, muée et un peu rouée, se fraye un chemin pour résonner sur cette terre plate, d'une réverbération presque inexistante, comme quelque chose qui ne peut s'entendre mais qui implose en nous. Quelque chose qui s’impose comme une évidente clarté : une dignité à retrouver, une liberté à invoquer pour que tout ne s’effondre pas.
Dans cet album de 17 chansons, Toni nous invite à pénétrer doucement dans un univers où la destruction devient création. Des cris d’espoir, un élan cathartique qui appelle au renouveau, à la lutte de ceux qui n’ont plus rien mais possèdent encore tout. Les époques s’entrecroisent, comme les techniques qui amendent de vastes champs créatifs : les synthétiseurs analogiques questionnent les instruments traditionnels. Les mélodies sont comme des plaies qui marquent de leur mélancolie éternelle la surface des choses. Les murmures digitaux nous rappellent qu’au passé congloméré de peines, un présent de chaos émerge fatalement, aujourd’hui plus violent que jamais peut-être - mais peut-on encore hiérarchiser tant d’horreurs, d’injustice, d’inhumanité ? Sur cet entrelacs dense, danse la voix de Toni. Son layālī* fragile et majestueux possède la résilience des dépossédés.
* Le layālī (en arabe : ليالي) est une forme traditionnelle d'improvisation vocale non mesurée dans la musique arabe, interprétée par un chanteur au sein d'un maqam (mode mélodique) spécifique utilisant des vocables répétitifs tels que « ya layli » (oh, ma nuit) et « ya ‘ayni » (oh, mon œil) - source : grokipedia.com

Des banlieues de Beyrouth aux hameaux assoupis du Sud Liban, Wahj sédimente le son et les mémoires d’un pays devenu martyr. Face à l’effondrement de la vie sous cet état de guerre permanent, de colonisation brutale, l'espoir doit être sans cesse rappelé, réanimé. C’est par la persistance mélodique que Toni dépasse le rôle de témoin, et nous offre la possibilité d’une véritable rédemption. Derrière ses tempêtes émotionnelles, les morceaux bruissent comme des appels à de meilleurs lendemains, à une harmonie palpable, une paix qui n’attend qu’à être écoutée. Du fond de la plaine de la Bekaa au sommet du Qurnat as Sawda'**, vibre le chant des résistances. Les ruines dansent, témoignent, espèrent. Elles parlent de futurs rayonnants. Elles s’animent, une dernière fois, et dans leur cœur rayonne un amour transcendant.
** Montagne, point culminant du pays, du mont Liban et du Levant (3 088 m d'altitude).


