



Choices
Queen(Ares)
Mine de rien (nous ne serons plus ce que nous fûmes)
Leurs mains calleuses retiennent encore un temps la terre argileuse et sombre qui se tasse au fond des étroits jardins des corons*. Une terre noire comme la houille qui coule dans leurs veines. C’est sur cette lande charbonneuse que leurs existences se sont élevées, enfouies dans les entrailles d’une région qui les marquera à jamais.
* Un coron est un « quartier formé par les habitations, identiques et disposées régulièrement, construites pour les mineurs par les compagnies houillères, dans le nord de la France et le sud de la Belgique. » - sources : cnrtl.fr
Le mineur exploite le sol, et en retour, le sol exploite sa condition d’homme. Extraction de l’âme, changements inconscients : la révolution industrielle du XIXème siècle aura remodelé ces hommes en un « peuple de la nuit » (selon l’expression de l’historienne Diana Cooper-Richet) lancé dans une ère aux appétits nouveaux. Le capitalisme s'épaissit comme un goret gras dans les ténèbres, au fond des puits où s’éteint toute lumière. Enfoncés dans le noir charbon des Hauts de France, Queen(Ares) invoque sur ce puissant second album les choix qui n’en sont pas. On ne gagne rien sans perdre quelque chose en retour. Au cœur de cette région houillère, son post metal redonne vie à une époque figée dans le carbone du temps, aux échos ensevelis et qui pourtant continuent de marquer profondément nos réalités. Sans cela, causalement, le présent ne serait pas ce qu’il est. Comme l’évoque justement le syndicaliste Jean-Marie Lempereur dans Mémoires des ouvriers des ténèbres (2006) :
« Un certain avenir est lové quelque part dans les méandres du présent et dans la mémoire du passé. »
Les périls des terrils sont détaillés avec une âpreté implacable et une mélancolie affligée. Ce mélange d’instincts contraires apporte justement toute la nuance et l'immédiateté qui permettent à CHOICES d’être à la fois plus tendu et varié que son aîné From This Ground, From This Sea (2021). Les blêmes boyaux des fosses à charbon nous entraînent dans des existences laborieuses, déchirées dès le plus jeune âge par la dureté physique, la décrépitude psychique, l’inaccessibilité à la lumière. Pour le galibot** exploité, arqué derrière son chariot, une fatalité naturaliste à la Germinal s’impose à chacun de ses gestes. La violence post-hardcore devient la plume de vérité de Zola. La déchirure des cris, le vrombissement des basses et le tiraillement des rythmiques lourdes nous appellent vers le fond des sols, là où s’échinent pour vivre les ouvriers privés de rêves.
** un galibot est un « jeune manœuvre employé au service des voies dans les houillères. » - source : cnrtl.fr

L’humanité, qu’ils perdent par miettes froides dans ce bassin de l'or noir du Nord-Pas-de-Calais, est plaquée avec émotion par les nombreux passages enveloppants, aux flux acoustiques éphémères, qui isolent les traumatismes, un temps. De cette lutte constante entre le diktat économique, le monolithe minéral et la fragilité des corps ressortent de mémorables morceaux, comme le doomesque « For Rice & Flowers » ou le triste-lancinant « An Upward Trail ». Le refrain post-hardcore de « What If The Souls Remains » et la hargne rompue de « Black Corridors » continueront de me hanter longtemps, comme les fantômes-gris des mineurs qui flottent dans ces galeries englouties par l’eau, la poisse et les jours croulants.
Alors qu’« Exiles » semblait presque clore l’évocation fébrile de ces existences forcées, cerclées dans cette grande marche en avant, la tranche de dix minutes de « Darker Than Before » (qui porte bien son nom) pulvérise nos dernières barrières mentales : un ressentiment inégalé se tord sous les growls et les blasts. Ce sont les cris de ces mineurs de fond, oubliés par tous et qui apportaient pourtant, au péril de leurs vies, la richesse des mondes fous à venir. S’évanouissant dans des échos de mystère, le morceau nous extirpe soudainement des profondeurs géologiques, pour qu’émerge ce qui, dans ces plaies ouvertes de l’histoire, reste essentiel. L’Homme. Ainsi évoqué par Frédéric Le Play, ingénieur des mines interrogé par Diana Cooper-Richet (Le peuple de la nuit, 2011) :
« De ce qui sort de la mine, quel est le plus précieux : le charbon, le fer, l'or ?
Non, c'est l'homme. »

