



The Conversation
Lockslip
L’angoisse existe sans fiel
La nuque tendue, prête à craquer, reçoit un dernier coup. Pas d’aigre-venin, pas d’acrimonie impie. Seulement cette colère froide qui s’abat, fend le derme, casse l’os, perce une cavité dans notre conscience abattue. Nous ne sommes pas prêts, mais cette fois, personne ne nous sauvera de l’angoisse.
Il y a des projets quasi-confidentiels qui tendent à transfigurer des genres et des scènes avec une énergie et une spontanéité telles que l’on a beau les écouter et réécouter, on reste en parfait état de sidération. The Conversation, premier LP du quintet californien Lockslip, verrouille d’emblée tout dialogue : ici, le son se vit physiquement, à travers une brutalité sèche, une angoisse lourde comme le bloc de grès qui trônera bientôt sur notre carcasse encore fumante.
Tremblants de spasmes dans cette agonie spectaculaire, on se laisse ensevelir par ce metallic hardcore déstructuré, que modèlent sommairement les cris incisifs de Sara G, en incroyable ordonnatrice du chaos. Dans le fond, les guitares de TJ Jaeger et Nick Pinder conversent en dégueulis de riffs et de breakdowns sauvages avec la basse vibrante de Enrique Isla-Eisenacher. Le jeu de fûts frénétique de Noah Baxter tenaille le tout, ne laissant place à aucune porosité, congestionnant les chairs de ce mélange hybride et fascinant jusqu’à l’asphyxie totale. Resserré entre les cascades d’un metalcore pernicieux et la polymétrie autophage du mathcore, Lockslip parvient à rendre la progressivité totalement déstructurée, débridée, sauvage - là où beaucoup l’ordonnent, voire l'aseptisent.
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Dès « Gray World », notre conscience vacille. Une déferlante imprévisible et incisive nous cueille sur onze titres rugueux et véloces - dont deux uniques souffles tempèrent la véhémence, l’interlude « Young » et le titre-final. Ces fulgurances exaspérées dépeignent la permanence de l’angoisse dans nos sociétés bien sclérosées par l’immoralité-reine. Très vite, l’esprit est pris d’effroi et gesticule en lui-même, comme sur le final glitché de « Rattle of Death ». Dans l’’artwork de Emma Maatman aussi, le malheur s’étend à foison, sec et urticant, en arborescentes folies. Entre deux blastbeats qui nous laissent en état d’inquiétante tachycardie, des moshpits de moches types nous écrasent d’une lenteur louche. Survivant dans ces demi-mondes ouverts aux pires maux et aux plus pâles folies, c’est avec les croassements d’une âme moribonde que The Conversation tente de rentrer en dialogue - ou plutôt en vocifération.
De bout en bout, la violence répond à l’urgence d’une solution, à l’espoir exaspéré d’une échappée possible de cette béance de (non) vie : c’est peut-être sur le dernier et magnifique morceau « End of the Conversation » que se trouve la clé. Après 30 minutes de rage immaculée, on tombe, rincés, dans la vaste friche d’un post-hardcore à la sombre envergure. Puis choit, une fois encore, le chaos en saxophones grimaçants. Le silence, enfin, plombe d’arpèges la fin de notre errance : soudain blanche comme la neige, l’angoisse a fini par nous délivrer des griffes de l’existence.

