Like a Poet, Keen to the Rustle of Leaves

Limbs

Like a Poet, Keen to the Rustle of Leaves
Limbs
Date de sortie :
02 Feb 2026
Label :
Zegema Beach Records
Lieu :
Manille
(
Philippines
Philippines
)
Chronique
Photo
et
Flo
March 29, 2026
Like a Poet, Keen to the Rustle of Leaves
Limbs
Date de sortie :
02 Feb 2026
Label :
Zegema Beach Records
,
Lieu :
Manille
(
Philippines
Philippines
)

Like a Poet, Keen to the Rustle of Leaves

Limbs

Date de sortie :
02 Feb 2026
Label :
Zegema Beach Records
Lieu :
Manille
(
Philippines
Philippines
)

Toute révolte est une béance

2121, Est-Luçon. Tandis qu’elle laisse derrière elle l’ombre froide et acérée de l’Institut Nueva Milenyo d'études révolutionnaires, l’historienne à l’écusson rouge ne peut réprimer un léger frisson. A chaque fois qu’elle analyse les mémoires balistiques et les fragments oraux de la Guerre Populaire ayant permis au peuple philipin de retrouver vie, la stupéfaction la gagne. Tant de morts, tant de bruits, tant de temps avalé. Cela ne saurait appartenir qu’au passé, à ce bout de mémoire que les années délavent comme les rizières sous la mousson. À chaque visite, elle en est un peu plus persuadée : toute cette résistance, cette violente furie n’a existé que pour continuer de vivre au présent, et désirer le futur. La révolution est permanente.

Une étrange liasse numérique nous rapporte sous forme de théorie anticipative la victoire populaire du communisme philipin sur la classe dirigeante libéralo-capitaliste gangrénée par des siècles de corruption colonialiste. Ce document, Chronowar -The People’s War as an Experiment on Time, nous guide dans ce qui semble être le dernier acte musical du collectif Manillais Limbs. Quinze ans après sa formation en 2011, il porte avec Like a Poet, Keen to the Rustle of Leaves les violences de son screamo mathématique à une dimension qui, comme sa Guerre Populaire prolongée, le porte à une postérité créatrice.

Ambitieux, dense et libérant une large panoplie d’ambiances et d’émotions, l’évolution du son suit le texte historique fictionnel de Chronowar, écrit par le guitariste/chanteur du groupe D. Galang - Les deux entités sont pensées pour être perçues et vécues ensemble. Au cœur des forêts de la Sierra Madre, les descendants idéologiques du PKI (Parti Communiste Indonésien), des guérilleros anti-impérialistes, combattent au sein de la NPA (New People’s Army - ou Nouvelle Armée populaire, fondée en 1969). Ils auraient fini par battre, dans les années 2030, à la fin d’un long conflit fait de massacres infâmes, l’armée étatique qui, depuis le joug du président impérialiste Ferdinand Marcos (1917-1989), opprimait violemment son peuple. Si Marcos (et Marcos Jr, actuellement au pouvoir) existent bien, tout comme le PKI et la NPA, la consignation des luttes révolutionnaires post-contemporaines relève bien du fantasme fictionnel - mais plausible. L’immédiate célérité punk des premiers morceaux, aux détonations puissantes d’emoviolence que n’altèrent que de maigres respirations humides (« Ishtar », « Centro de Gravedad »), rappelle que toute révolte fondamentale se fait, aux dépens de ses idéaux, dans le sang. Le passé bien réel, convoqué avec précision sur Chronowar, ressuscite les théories de Carl von Clausewitz (1780-1831) à Mao Zedong (1893-1976) en passant par le général vitenamien Võ Nguyên Giáp (1911-2013) : la guerre est le prolongement de la politique, et est elle-même, dans ses arguments grandioses et ses réalités hideuses, une dilatation du temps lui-même.

Le NPA après sa victoire contre l'armée philippine (1987) - photographe inconnu

Quand le paysan écrasé prend la fourche contre le béton des dirigeants, la plaie se fait béante.  « Sunrise, Parabellum » suit l’évolution de la révolution, commençant dans le bruit et finissant dans une danse mathrock que des chœurs vibrants concluent. « War of Jig-saw Pattern » est un assemblage glacial de riffs larsenés, sur lesquels s’affale le cri de D. Galang. Le synthé de fin et le discours en spoken-word nous happe dans une transe révolutionnaire, grave et implacable : la violence déployée contre l’oppression de l'État-machine est terrible, des deux camps l’horreur est actée, mais pour l’oppressé, de la perte naîtra la reconstruction.

L’instrument discursif est repris sur l’enveloppe de « La-li-lu-le-lo », dont le germe éclate dans des grondements métalliques qui évoquent les pires tortures assénées aux insurgés. Le fond prend presque le pas sur la forme. « Song For Swans » renverse la pensée, et ravive un temps l’énergie et la rage désespérées des luttes clandestines. Dans le cœur de l’archipel philipin, une rage outrée est déployée. Le Kuwago Nights Studio vibre des assauts ravineux de ces combattants-rêveurs.

La Guerre Populaire a mené sa lutte sociale vers un avenir radieux. En 2121, la NPA est victorieuse depuis longtemps. Les pensées glorieuses de Filemon “Popoy” Lagman (1953-2001) ont triomphé du diktat libéral. Sur « Pag-aaral Sa Oras », qui est une adaptation du poème de l’engagée Kerima Tariman (1979-2021), la distorsion n’est plus qu’un écho passé, muté en une langue acoustique onirique, tranquille enfin - mais à quel prix ? La forêt de l’Est-Luçon bruisse d’un vent harmonieux, les villages oeuvrent à un doux partage des tâches, les villes bourdonnent d’entraides nouvelles. Toutefois, comme l’historienne à l’écusson rouge le ressent à présent, la République populaire des Philippines garde en elle tout le fracas qui lui a permis son avènement. La mémoire conserve les séquelles des massacres. Aucun passé n’est à oublier, aucune guerre n’est vraiment éteinte. Chaque révolte acquiert ce qui, tôt où tard, se dérobera de ses plus belles gloires. Chaque conquête amène son lot de pertes, ses traumatismes implacables. En chaque homme brûle un feu incoercible appelé liberté, et ce feu n’est acquis a aucune éternité. Il est à choyer et à protéger en permanence, car ce monde n’est pas celui des libres mais celui où s’abattent sans cesse les épreuves et s’accumulent les fracas des tyrans. Le temps de sa combustion est horrible, horrible et lent comme les contorsions du temps. Et ainsi, dans cette uchronique émanation se construisent les rêves de lendemains radieux aux retentissements incessants, aux issues incertaines, aux traumatismes lancinants. Ainsi se tait le poète, et s’abattent les limbes.