



Amen
Igorrr
Mezzé piano
D’un geste sec et précis, je trempe ma pita dépitée dans mon labné écaillé. Méticuleusement, je terminerai mon plat jusqu’à ce que la dernière larme d’huile déserte l’étendue de mes pensées. Dans cette pesante liturgie du gras incorporé, j’engloutirai jusqu’à la plus fade de mes désillusions.
Peu de condiments pourraient aromatiser de manière plus fine et puissante le plat que nous offre sur un plateau d’amertume Gautier Serre. Le chef en maîtrise la préparation à la perfection, si bien qu’ici, les mets concoctés dans d’arrières-cuisines saturées d’encens enivrants nous sont présentés avec un sens stupéfiant du détail, ornementés d’une suppliante crème de sombritude. Il n’y a plus qu’à se taire, et à goûter à la cérémoniale préparation. Amen, et puis mangeons.
Dans cette grande bouffe, les plus goulus sauront satisfaire leurs appétits ventrus : il y a à table assez de boustifaille aux fragrances antiques pour ravir les gesticulateurs d’un Breakcore en perpétuelle défragmentation. En la matière, le coeur du menu propose des cuissots de choix : le pétulant « Blastbeat Falafel », le triturant « ADHD », le shot de pousse-café à catharsis invertie « 2020 », sans oublier le fulgurant « Mustard Mucous » et sa débauche de violence et … de flûte à bec. Mais se laisser rassasier par cette seule beauté de cuissot, par cette profusion de jarret bien-léché est un leurre : là où Amen frappe les viscères, c’est justement dans ses périphériques juxtapositions ultra-millimétrées et hypra-passionnées. De la vitrifiante ferveur de « Daemoni » au sépulcral (quasi) stoïcisme de « Silence » -qu’un déluge maîtrisé de noise déchire presque-, de noirs sésames aux fumets de pertes et de fracas enlacent les obèses tartines, comme pour mieux en signifier les différences, en raffermir les extravagances, en tisser les sensibilités. Une gravité croustille sous la dent, lorsque « Headbutt » fragmente la panse, puis que « Limbo » pense la fragmentation. Amen est un hors-d'œuvre où se meuvent les émotions, dans une crème de choix où chaque riff rebrousse le tif, ou chaque kick (sans trigger, môsieur !) fait «clac !» dans la rate. La foi viendra, au détour de la trip-hop onirique d’ « Ancient Sun », ou de ce doux arpège de guitare (« Etude n°120 ») qui fait si bellement retomber le blafard désespoir de « Pure Disproportionate Black and White Nihilism ».

Dans ce banquet où rien n’est laissé au hasard, tout semble pétri par l’amour inconditionnel de l’organicité d’un black caveux, remodelée aux damnations du glitchore de tristes banlieues. De ce son ciselé de bouffées d’orients enivrants, épaissi ça et là par les grimaces d’un death de biéreux génialement belliqueux (« Daemoni » et, surtout, l’incroyable « Infestis » et sa mousseline de tambours du chaos), Igorrr en a ici distillé le plus parfait reliquat -pourtant, les cuvées passées étaient loin d’être bouchonnées.
Pour marier la romantique pureté du baroque aux rôtissants rôts du gras rauque, Gautier a fait appel à une rituelle ribambelle d’associés, ici fraîchement renouvelés, touillant, beuglant ou réajustant à doses homéopathiques ce grimaçant festin hermétique qui, comme un bon levain, enfle et enchante sans jamais gaver ni grumeler. Le cablage analogique, l’inauguration chorale et l’impactante destruction de vrais bouts de trucs finissent par parachever l’oeuvre, dotée d’ailleurs d’une production juste prodigieuse.
Humer l’houmous avec Igorrr n’aura jamais été aussi enivrant : avec une sincérité pugnace et une théâtralité laconique, Amen dégraisse sans digresser. Plein de torsions, de tensions et d’amples libérations, Igorrr s’affirme et s'affine, et nous, nous nous ré-ga-lons.


