



Abgnose
Hasard
Le divin dévoré
Si la nature nous a arraché du néant cosmique afin de nous précipiter dans la décadence de la culture, c’est qu’une constante universelle a pris forme dans l’informe opérant. De cette incompréhensible incarnation de l’être, nous n’en savons pas le mythe fondateur, sinon le tyran. Cette immersion forcée dans la vie, cortège écumant de douleurs diffuses, est le fruit pourri extirpé des entrailles du grand hasard.
De l’absurdité de l’existence, de sa putrescente dégénérescence, de sa futilité-même, on en oublie souvent l’implacable vision ; c’est pourquoi certains rapporteurs de tristes songes écrasent l’insoupçonné et, en vacarme raffiné, posent leurs sceaux lucides et froids sur nos puériles consciences. Hasard, vilain petit rejeton du romantique Les Chants du Hasard, est né du même cortex d’Hazard. En pure engeance de vengeance, Hasard macule les orchestrales tonalités de disharmonies cauchemardesques, en épure toute la moëlle suave pour ne laisser dans ce cœur philarmonique que des filaments d’un désespoir terrifiant. Calcifiant de façon plus totale le déjà suffocant Malivore, Abgnose philosophe en cinq furieuses entités sur la toute prégnance, puissance et promiscuité d’un hasard halluciné.
En ingénieux ingénieurs du son, Hazard et Olivier Prouvost (mastering) apportent une clarté nouvelle aux envolées infernales, dont chaque infime brindille est perceptible, nous ciselant les organes, les clouant sur un blafard mur de chaux où s’entremêlent en griffures d’encre-noir les pires cauchemars du pauvre génie humain. Le black dissonant et le renflement symphonique opèrent avec une incroyable magnificence, dont les infinitésimales crispations s’unifient avec une farouche organicité qui impose le respect. Sur ce fin tamis, les hurlements d’outre-monde apportent une surcouche de terreur.

Une horreur vitale, parfois surplombée par des chœurs tragiques ou de brèves respirations de cordes et de cuivres en tourmente, nous accompagne de « Oniritisme » à « Abgnose », sans jamais s’interrompre, amassant au détour de miettes mélodiques une violence décuplée qui se débat et s’abat à la manière des grands poseurs d’âme du black islandais.
Qu’il soit glacialement épique (« Senestral »), tendu aux extrêmes limites du possible (« Negascendance ») ou massif comme une porte méphistophélique (« Antienne estrale »), le son qui émane d’Abgnose vibre de la même nature : un son où toute divinité s’est tue, un son où la possibilité d’un dieu est même absente. Une négation du divin, pour mieux souligner la tragique fadaise de nos destinées, et de ce vide abyssal qui se meut autour de nous et en nous, et qui nous aspirera dans un océan d’absence, lorsque la mort nous délivrera de ce long calvaire d’agonie qu’est la vie. En cela, le dernier titre rajoute avec une crudité presque minérale ce sentiment de désolation quasi-palpable, entre les couches épaisses d’instruments sibilants.
Si dans Abgnose le hasard règne en maître du temps sur le temps lui-même et ses multiples descendants, le travail de maître opéré par Hazard est quant à lui orchestré avec un passion totale, une patience déchirante. En œuvre jusqu’au-boutiste d’une désagrégation lyrique de ses propres déchirures passées, Hasard s’impose à nous avec une finesse tragique et une fulminante radicalité.

