



Ku Pogrzebaniu Serc
Dom Zły
Le flot des maux
Du fer trop bien aiguisé dessine de longs sillons sur des cages thoraciques agitées et tuméfiées. Les cous strangulés arborent des visages violacés et suffocants qui, teintés de l’hémoglobine pulvérisée, se crispent avec la douleur en masques grotesques de démons grimaçants. Les dommages irréparables sont administrés avec cacophonie dans la pestilence d’une terre humide de nos fluides déversés. Ils dansent et se détruisent comme dans mes rêves. Nous mourrons de nos blessures dans un combat dont personne ne se souviendra.
Une main tendue nous amène à la lisière d’un bois sombre devant lequel nos yeux fatigués n’en décèlent comme seule interprétation que d’épaisses nuances de gris. Lors de cette introduction délicate à la peine, orchestrée par Moriah Woods, nous laisserons derrière nous le reste de nos vies avant d’entamer le chemin proposé, le souffle coupé après avoir discerné des ombres s’agiter derrière les troncs monolithiques. La main nous tire brusquement vers l’obscurité épaisse qui nous absorbe, et alourdit nos épaules déjà douloureuses.
C’est Dom Zły qui erre maintenant dans cette forêt de mal-être où ne poussent plus que des ressentiments, délivrant aux âmes en peine le juste écho de leurs souffrances. Littéralement « maison mauvaise » en polonais, le groupe tire son nom d’une expression généralement utilisée pour décrire un endroit ou une situation d’une atmosphère malsaine, osbcure, troublante : la poésie de ce deuxième album est ici très bien résumée. Sa couverture, maléfiquement illustrée par Patrycja Podkościelny, retranscrit parfaitement la dualité évoquée, celle d’un rapport conflictuel et éprouvant face à nos propres anxiétés, des peurs asphyxiantes qu’un monde extérieur provoque mais que nous infligeons à nos âmes meurtries : ce seront les seules couleurs que nous verrons dans cette chronique furieuse d’un amour impossible avec soi-même.

Les premiers pas sur le mort-bois du titre « Dla świata umierać », « Mourir pour le monde », entament le début du chemin tortueux et impétueux de l’abandon de soi. Comment ne pas être perméable à la brutalité environnante ? Je ne comprends pas le monde qui nous entoure, il s’éloigne déjà. Le « Vent » de « Wiatr » nous pousse plus profondément dans les entrailles noueuses de nos entrelacs intérieurs, où s’entremêlent des tripes qui suintent l’épais « Mauvais Sang », « Zła krew », visqueux et imprégné de nos émotions les plus subies. Les mélodies funestes se cristallisent alors, avec comme point d'ancrage le morceau médian de l’album « Błękit », « Azur », dans lequel la mélancolie colérique devient terreur catatonique.
Wyrwij mą szczękę
Nim zetrę swe zęby w pył
Arrache ma mâchoire
Avant que je ne broie mes dents en poussière
Un « Oiseau Noir » nommé « Czarny ptak », d’une mauvaise envergure palpitante, se joint à notre cortège étrange pour nous guider au plus profond des méandres racinaires. Une clairière apparaît, éclairée par une lune grisâtre et au milieu de laquelle se tient péniblement un arbre solitaire arborant deux pendus qui se tiennent la main : « Nie pamiętam siebie » et « W popiele », « Je ne me souviens pas de moi-même - Dans les cendres ». Ces deux êtres ambivalents, le soi et le contre-soi, morts côte à côte se mélangeront en une même poussière malgré un combat acharné de toute une vie. Ils s’aimaient secrètement, ils n’ont pas pu se lâcher la main au dernier instant.
Les vociférations impétueuses de notre guide, Anna Truszkowska, parachèvent le rituel lorsque les ombres l’accompagnant entament la procession finale avec « Ku pogrzebaniu serc ». Les pendus sont décrochés de leur potence défeuillée et seront liés à jamais : leurs cœurs ont été déposés dans le même cercueil, après un dernier cri dans l’obscurité.
Wybrzmi ostatni dźwięk
Ku pogrzebaniu serc
Le dernier son retentira
Pour l'enterrement des cœurs

