



Wilhelm
Decline of the I
Cette angoisse qui ruisselle au dehors de nous-mêmes
C’était dans un caveau, une plaine ou un palais, je ne sais plus; Il y avait surtout cette peur qui écumait dans mon intériorité désagrégée, et qui enfin finissait par avoir sa propre raison, son existence pâle. Quelle ironie que de s’évader de la folie pour mieux l’enfanter : l’angoisse, cette reine des dernières nuits, finissait de pourrir le fruit de mes frêles espoirs ! L’angoisse, bâtarde devant l'éternelle puanteur humaine, m’avait rendu sec, humble et creux, du cœur de la moelle aux tréfonds de mon âme.
Un souffle symphonique ravage d’une hardeur crispée les tablatures de Wilhelm. Cintrant à brûle-pourpoint sa réflexion Kierkegaardienne, ce sombre présent insuffle, quatre ans après le décadent Johannes (qui démarrait une seconde et nouvelle trilogie d’albums), un flot de colérique chagrin et d’insondable panique. En grand timonier de l’halluciné, A.K réussit à conjuguer la viscérale célérité du Black Metal le plus mortifère aux atermoiements d’une kyrielle de sous-genres répandus ça et là, dans une intense prospection intérieure qui finira par avoir raison de toute chapelle, de toute certitude.
L’angoisse est bien la clé de voûte de l’ouvrage qui, en cinq morceaux très consistants, cartographie avec une efficacité certaine ce concept-phare l’oeuvre de Søren. Évadé de « Ou bien… ou bien » (1843), Wilhelm vient poser un son regard fiévreux de juge existentiel sur les balafres psychiques de nos éthiques dérangées. Derrière l’esprit décharné, en quête du dépassement de ses irrépressibles tensions, Decline of the I appelle tout un pan d’invités, morts ou bien vivants, qui posent leurs voix (samplées en spoken-word, amalgamées dans de somptueux choeurs, hurlées au delà de toute joie) sur ces tapisseries de déraison.

Chaque morceau émeut et agite, de la beauté de ses phrases mélodiques à l’ignition de ses propres cadres conceptuels. La complainte désabusée de « L’alliance des rats » (un morceau éclatant de noire clarté) amène à sa fin à des arrachements plus grands, et lorsque débute dans une pluie lugubre « Entwined Conondrum » , on est surpris de voir s'amorcer une trip-hop liturgique glitchée et couvrant à peine les bruits d’une immonde festivité qui, en arrière plan, ouvre sitôt les vannes à une explosion encore plus violente de cordes, de toms et de cris. La variété des ambiances, paroxystique sur les deux morceaux-fleuves que sont « Diapsalmata » et « The Renouncer », ramène aux facettes les plus douloureuses de nos frayeurs : en fantasmes dégoulinants, le songwritting impeccablement millimétré, entre drames post-black paralysants et intermèdes mystiques, vivifie l’émotivité de Wilhelm, et vitrifie nos songes.
Terre de fantasmes, délaissée de Dieu et des humbles, Decline of the I crée une sorte d’effroyable ébriété, qui codifie la fureur et l'élégance dans une parfaite allégorie de nos plus grandioses débâcles. Ample, meurtrissant, désespérant et subtil de part en part, Wilhelm éclipse la possibilité d’une véritable rédemption : dans ces landes d’illusions à forte déclivité émotive, seul le vide de nos âmes peut encore recueillir nos craintes et tremblements.

