



III
Fuath
Esprit de tourbe
Dans l’âpre paysage, un crissement lointain résonne entre les gneiss. Figée par le tumulte des temps, la Great Glen balafre ces terres en perpétuelle flottaison. De la mollesse des plaines à l’immense sauvagerie des Highlands, un univers humide et minéral se tend. En labourant les landes de bruyères, les roues de la carriole réveillent les courbatures de la Laurentia, et mes démons les accompagnent.
Labourant le sol de mes bottes élimées, je traverse un paysage vertigineux, un monde fixé par le silence, figé par le gel. Depuis Stirling, je charrie avec moi des rêves bâtards de citadin déluré. L’hypnose et l’effroi des vallées glaciaires finiront par faire taire les mornes grincements de mon être. Alors, je chérirai une nouvelle mélodie, celle des vents fous, des airs brumeux, des eaux alcalines, des gneiss anciens et des pins noueux.
Je ne serai plus Saor, cet énergumène affable et rocambolesque, mais Fuath, homme taiseux, âme-tourbe où se concassent pour sa troisième naissance une mélancolique solitude et cette rage désespérée qui bâtit les égarés. Comme le légendaire kelpie, mes sifflements s’élanceront dans des ruades hypnotiques. Une épique agressivité composera ma langue, et dans mes nervures paganistes, mon Black Atmosphérique paraîtra aussi immaculé qu’une forêt de bouleaux. III, et le conte des tourments gaélique perdurera.

D’un rythme constant où s'entassent des argiles malléables, j’esquisserai avec une même fièvre les deux troncs-fleuves qui formeront la trame principale de mon témoignage. La tristesse perforée d’agressivité de « The Cailleach », avec ses cascades dantesques de tremolos, marquera la gloire des commencements. La tonalité plus tragique de « The Sluagh » témoignera de l’empressement de la fin, qui s'abattra avec le tranchant des émotions. Un synthé brumeux laissera le souffle opérer, une dernière fois. Dans ces deux pans givrés, je me laisserai choir, pantelant et aveuglé par les remous lancinants de ce folklore réanimé.
Drapées entre ces grands pins sylvestres, « Embers the Fading Age » et « Possessed by Starlight » mèneront ma voix dans d’édifiants escarpements. Comme une nuée de cormorans, les leads de guitares tournoieront encore et encore, entonnant une plainte immémorielle, tandis que la batterie continuera à marteler ses rages inavouées. Derrière cette partition très raw, ma voix sera écorchée comme une thalle lichénique, gorgée de tristesse comme un bryophyte, et portera loin, jusqu’aux firths côtiers de cette Ecosse égarée.
Glissant sur une efflorescence calcaire, je m’affale entre les chardons aux ânes. Je tourne mon regard derrière, dans le goulot de cette vallée archéenne. La carriole a disparu. M’a-t-elle un jour poursuivi ?

